Kamel: la victime mondialisée
Amère méd.
J’avais un bon ami, Kamel. Il était venu à un des ateliers d’écriture que je co-animais avec Marie Jouannic C’était hors du temps et de tout espace, sur le plateau de Sault, I il neigeait bien que nous fussions dans un printemps bien avancé. Kamel s’était révélé tout de suite très fin et très cultivé, trilingue (le Kabyle, le Français et l’Arabe) d’une extrême courtoisie et élégance.
J’appris un peu plus tard qu’il était sans papier à la recherche désespérée d’une régularisation que la haute qualité de ses études permettait. Las ! Il ne parvenait à rien et errait de squat en accueils divers pour ses nuits, ses repas et ses relations sociales. Il était particulièrement fidèle dans un centre dont je ne citerai pas le nom où il rendait service chaque matin et chaque après-midi depuis environ quatre ans.
La Grande Bleue n’avait pas été pour lui une promenade nautique bercée par la brise et les charmants cris des mouettes. Comment avait-il traversé d’Algérie ? En dinghy ? Sous un camion ? En clandestin sur un quelconque de ces ferrys hors d’âge qui relie l’Algérie à la côte d’azur et où il est facile avec quelques billets de trouver une place ? La mer avait été un dur obstacle sanguinaire, un cimetière de noyés qu’il avait affronté poussé par les murs infranchissables de la vie normale dans son pays, corrompu, analphabète et recordman du sous développement parmi le club des riches pétroliers.
Il avait risqué, dis-je, sa peau au fond de l’eau ou écrasé par quelques roues, queues mafieux assassins, et il était arrivé.
Il n’y avait pas plus doux que Kamel. Pas plus apte à s’intégrer dans une société où il était entré, c’est vrai par effraction. Il le regrettait, s’en trouvait coupable mais comment vivre et faire autrement, avoir une femme, un métier, des enfants épanouis et heureux ?
Kamel s’est fait épinglé dans la rue, à la sortie de son squat, avant de venir rendre les tâches pour lesquelles il était si doucement serviable.
Kamel est au centre de rétention de Marseille.
Kamel sera mis dans un avion le 9 juin
Kamel ne reviendra pas ou alors à quels risques. L’amère Méditerranée sera-elle cette fois son tombeau anonyme ?
Je me dis alors qu’il est facile de refuser en général l’entrée d’immigrés clandestins au nom du bon sens … mais qu’il est bien douloureux d’en voir partir un qu’on chérit.
Si vous voyez et contempler et rêver X ou Y devant une carte postale de la Méditerranée, avec ses gais oiseaux, ses dauphins bondissants et ses fins voiliers, pensez à Kamel, il sera peut-être bientôt dans ses sombres abimes rongés par les poissons carnassiers.
Amère Med !
Ce qui me reste de Kamel est cette conversation
« Dans ma vie j’ai tout fait correctement, en respect avec les règles (sociales et familiales) et Dieu, pourquoi cela m’arrive-t-il, à moi ? Pourquoi Dieu me fait-il cela ?
Jean marc et moi lui avons dit que ce n’était pas Dieu mais … les hommes …et leurs lois, rigides et injustes, le monde dans sa réalité.
D’autres (Mourad, Isham) m’ont dit qu’ils étaient face à un mur, une impasse, sans possibilité de revenir en arrière et sans pouvoir avancer
Enfin Mourad m’a dit, et je suis encore marquée de cette intimité, cette confiance, venant de lui, si pudique :
« Tu vois, nous les arabes, nous avons quelque chose, qui fait qu’on boit, qu’on boit beaucoup, on s’assomme, parce qu’il y a quelque chose, là, (le cœur) qu’il faut extirper ma perplexité, mon manque de culture, mon incompréhension c’est qu’il ne parle pas des sans papiers, de la situation en Algérie ou en France, mais de lui, de ses racines et de son peuple. – mais je l’ai entendu. Et aimer…
J’avais un bon ami, Kamel. Il était venu à un des ateliers d’écriture que je co-animais avec Marie Jouannic C’était hors du temps et de tout espace, sur le plateau de Sault, I il neigeait bien que nous fussions dans un printemps bien avancé. Kamel s’était révélé tout de suite très fin et très cultivé, trilingue (le Kabyle, le Français et l’Arabe) d’une extrême courtoisie et élégance.
J’appris un peu plus tard qu’il était sans papier à la recherche désespérée d’une régularisation que la haute qualité de ses études permettait. Las ! Il ne parvenait à rien et errait de squat en accueils divers pour ses nuits, ses repas et ses relations sociales. Il était particulièrement fidèle dans un centre dont je ne citerai pas le nom où il rendait service chaque matin et chaque après-midi depuis environ quatre ans.
La Grande Bleue n’avait pas été pour lui une promenade nautique bercée par la brise et les charmants cris des mouettes. Comment avait-il traversé d’Algérie ? En dinghy ? Sous un camion ? En clandestin sur un quelconque de ces ferrys hors d’âge qui relie l’Algérie à la côte d’azur et où il est facile avec quelques billets de trouver une place ? La mer avait été un dur obstacle sanguinaire, un cimetière de noyés qu’il avait affronté poussé par les murs infranchissables de la vie normale dans son pays, corrompu, analphabète et recordman du sous développement parmi le club des riches pétroliers.
Il avait risqué, dis-je, sa peau au fond de l’eau ou écrasé par quelques roues, queues mafieux assassins, et il était arrivé.
Il n’y avait pas plus doux que Kamel. Pas plus apte à s’intégrer dans une société où il était entré, c’est vrai par effraction. Il le regrettait, s’en trouvait coupable mais comment vivre et faire autrement, avoir une femme, un métier, des enfants épanouis et heureux ?
Kamel s’est fait épinglé dans la rue, à la sortie de son squat, avant de venir rendre les tâches pour lesquelles il était si doucement serviable.
Kamel est au centre de rétention de Marseille.
Kamel sera mis dans un avion le 9 juin
Kamel ne reviendra pas ou alors à quels risques. L’amère Méditerranée sera-elle cette fois son tombeau anonyme ?
Je me dis alors qu’il est facile de refuser en général l’entrée d’immigrés clandestins au nom du bon sens … mais qu’il est bien douloureux d’en voir partir un qu’on chérit.
Si vous voyez et contempler et rêver X ou Y devant une carte postale de la Méditerranée, avec ses gais oiseaux, ses dauphins bondissants et ses fins voiliers, pensez à Kamel, il sera peut-être bientôt dans ses sombres abimes rongés par les poissons carnassiers.
Amère Med !
Ce qui me reste de Kamel est cette conversation
« Dans ma vie j’ai tout fait correctement, en respect avec les règles (sociales et familiales) et Dieu, pourquoi cela m’arrive-t-il, à moi ? Pourquoi Dieu me fait-il cela ?
Jean marc et moi lui avons dit que ce n’était pas Dieu mais … les hommes …et leurs lois, rigides et injustes, le monde dans sa réalité.
D’autres (Mourad, Isham) m’ont dit qu’ils étaient face à un mur, une impasse, sans possibilité de revenir en arrière et sans pouvoir avancer
Enfin Mourad m’a dit, et je suis encore marquée de cette intimité, cette confiance, venant de lui, si pudique :
« Tu vois, nous les arabes, nous avons quelque chose, qui fait qu’on boit, qu’on boit beaucoup, on s’assomme, parce qu’il y a quelque chose, là, (le cœur) qu’il faut extirper ma perplexité, mon manque de culture, mon incompréhension c’est qu’il ne parle pas des sans papiers, de la situation en Algérie ou en France, mais de lui, de ses racines et de son peuple. – mais je l’ai entendu. Et aimer…